DES MOTS AU FIL DES EXPOS ET A LA CROISEE DES RENCONTRES.

 


Du Vêtement comme Matière.

Ces Sculptures Textiles sont réalisées à partir de vêtements usagés, utilisés comme matière et composés ensemble.

Trop pour trop peu de temps.

Des accumulations de vêtements pour parler de durée des objets, de réemploi des matières, de transmission.  Une façonaussi de solliciter l’attention de l’autre aux autres.

Mémoire gardée au creux des fibres, victoire sur l’éphémère.

De vieux vêtements à jeter, fibres deux fois mortes, poids, inertie d’un habit vide, à peine retenu ou fixé point à point, pour suggérer la lumière, l’élan, l’invisible éclat du vivant.

Tisser du sublime pour dépasser les apparences.

Des objets courants, compagnons de notre quotidien ordinaire, pour donner à voir autrement. Des loques, des rebuts, des laissés pour compte au pied d’une chaise, pour transposer notre regard sur les êtres et parler de seconde chance.

Passeurs d’histoires.

Les vêtements, usés, déchirés, rapiécés, gardent en mémoire l’histoire de ceux qui les ont portés, leur empreinte, leur trace, et, passés de l’un à l’autre, ils deviennent eux même trace et témoins d’humanité.
De cette mémoire ancienne, intime et volatile, demeure la présence.


Chemise

     

 

 

Compagne de l’intime,

Qui protège et cache le centre vital de l’Homme
Là où se tiennent le cœur, les poumons, le ventre et l’estomac.

Que l’usure atteint au cou, aux poignets, endroits de tendresse, de vulnérabilité, là justement où déjà l’armure avait ses faiblesses.

Que la transpiration tâche, imprègne, marque au saumâtre de son ADN, nuit et jour, et depuis les langes jusqu’au suaire.

Paradoxe que cette chemise,

Qui accompagne le corps dans tous ses mouvements, au travail, ou à la danse, et le fige tout autant, dans une fonction, un métier, une position, un genre, un sexe.

Qui se salit comme un linge de corps et s’exhibe comme une marque sociale. Le blanc de la toile pour couleur de peau, et le maintien du col pour le rang qu’on se donne.

Et qui mesure un homme tout entier par son tour de col.

Etrange objet, régi par des lois obscures,
Qu’y a-t-il de plus codé qu’une chemise ?

Classique, droite, cintrée, ajustée… En toile de coton, popeline, tulle, lin, soie, polyester… Blanche, bleue, pâle, grise, noire, et les autres couleurs… A rayures, carreaux, fleurs, écossais… Col américain, anglais, italien, classique, cassé, poignets simples, mousquetaire, boutonnage sous patte…


Le Petit Peuple

Voici, j'envoie un ange devant toi, pour te protéger en chemin, et pour te faire arriver au lieu que j'ai préparé.  Exode 23 / 20

Installation d’une foule, mouchoirs et terres.

En continuité avec mon travail avec les vêtements, j’utilise des mouchoirs, imprégnés de terre, chaque mouchoir pour un sujet.

Mouchoirs :
Le dernier accessoire du vêtement, le plus humble,
Enfoui au fond d’une poche, il est celui qu’on oublie.
Celui qui presque a disparu, remplacé par du papier.
Pourtant,
Comment définir ce petit bout de chiffon,
Dérisoire, inutile puisque sans cesse jeté au panier,
Et pourtant si précieux, essentiel.
N'est-il pas le compagnon de toutes nos émotions ?
Ce petit carré de rien du tout,
Le témoin de nos adieux, de nos pleurs et de nos joies.
L'infatigable serviteur qui frotte la tache, éponge le front,
Soigne, entoure, protège.
Le messager discret, qui diffuse un parfum, révèle une initiale.
De lin, de coton, blanc ou à carreaux, discret ou généreux,
Il est simple ou précieux, chiffré, brodé, dentelé, ajouré,
Il est du jour ou d'un jour, de la ville ou de la campagne,
Et qu'il soit neuf, usé, rapiécé, il est unique, il est le vôtre.
Il ne se donne pas, il se prête,
Contre un regard, ton amour mon amour,
Ou ta peine.
Il ne se donne pas, il demeure
Enfoui au fond d'une poche,
Essentiel et dérisoire,
Servant modeste de nos faiblesses
Marque de notre humanité.

 

Terre :
Qui imprègne le mouchoir, le façonne,
Porte le pli, retient le tombé,  
Autant de terres qu’il y a d’hommes,
Dans sa densité, ses couleurs, ses tonalités.
Terre qui du mouchoir fait une peau,
Une peau lisse, qui enveloppe,
Façonne, porte, retient ce vide,
Vide et plein à la fois
Plein de cette présence
Où l'Être est là,
Là où est l’invisible.
Le reste n‘est que terre.

Foule :
Accumulation, mouvement, rythme,
C'est le temps de la composition, des échanges.
Regards qui se croisent, se répondent,
Espaces entre chacun,
Lumière qui touche, désigne, retient,
Travail de rythme, de respiration,
Pour une rencontre de tous les chemins possibles
D'une foule mouvante, vivante, vibrante.


Vêtement

 

Le vêtement est le propre de l’homme.
C’est ce qui le distingue de l’animal, puis des hommes entre eux.

Le vêtement a pour fonction la protection, la parure et la pudeur, et contrairement à ce qu’on pourrait penser c’est la parure qui est la fonction première. Le premier homme s’est vêtu pour attirer ou repousser, rassurer ou impressionner.

Le vêtement est un discours, comme tout discours il permet l’expression de soi, émet un contenu rationnel (je suis un garçon, une fille, j’ai chaud, froid, je fais du ski, je suis banquier, etc…) et adresse à l’autre une charge émotionnelle pour le toucher. Un discours pour séduire.

Sans cesse renouvelé, Le vêtement est source de vitalité, et de créativité, éphémère et futile il est jeté, donné, passé, oublié, intemporel et essentiel il est la mémoire de l’homme, et garde son empreinte, des années ou des siècles durant.

Le vêtement n'est que paradoxe, il cache et montre à la fois, entrave et libère, protège et trahit, sert et aliène.
Il est frontière et passage, entre l’homme et le monde, entre sa peau et l’air qui l'entoure, il est son ombre et sa lumière, sa trace et sa voix, son image et sa personne, sa tendresse et sa rigueur, son cœur et sa raison.


Il y avait de la lumière
au Super U

Ce matin l’herbe était blanche de givre, jusqu’à la mer, pâle.
Je me suis demandé ce que ça donnerait à la pointe des corbeaux.
Là bas, tout est un peu exagéré.
Corbeaux c’est à cause des rochers, noirs et hérissés. Des saletés qui vous fendent le pied d’un coup d’arête, pire qu’un coup bec.
Une vraie vacherie quand on n’a que ses pieds pour pas crever.

C’était marée rien, ni haute ni basse, pas vraiment de courant, l’eau somnolente, molle, en attendant que ça se lève.
Elle parait chaude quand il fait froid à ce point, j’ai bien pensé faire un peu de toilette, mais le sable était dur, du ciment glacé, difficile après, pour sécher.
Ni vent ni soleil, un ciel de rien, comme la marée, et rien d’autre à faire que regarder la mer.
Attendre avec elle.

C’est les mouettes qui m’ont chassé. Toujours à pleurer, j’ai plus la patience de les écouter.
Elles craignent pourtant pas le froid, elles. Sont habituées.
Avant on discutait.
Mais plus maintenant. Je suis fatigué, il faut tout leur répéter, j’ai préféré y aller.
La mer je la connais, je passe mon temps à la regarder.
Et puis on était mardi, jour de marché.

Il y a moins de cageots qu’avant, ils les gardent maintenant.
Dans un sens c’est mieux, ça gaspille pas.
Dans un autre, c’est dur, toujours à courir pour allumer son feu.
J’ai récupéré un quart de potiron pas trop abîmé, un demi chou, un radis noir, j’aurai ma soupe. Manquait plus qu’à trouver une poignée de coques dans le sable.
Si j’ai pas trop mal aux mains.

Le soleil a donné entre deux et quatre, sans conviction.
Depuis des jours on a ce temps, sale, amer, étriqué de froid, à pas mettre un animal dehors, une grisaille acide qui vous scie le moral.
Je suis passé à la jetée, ils ont mis le Kerdonis en calle sèche. Trop vieux pour continuer, les marins avec. J’ai pensé à mon vieil Aurore de Breitz.
À trois heures c’était marée basse.

C’est rare ici que le ciel s’éclaire pas à la renverse.
Il est resté gris terne, comme un dos de coquillage usé, pas franc, de toute la journée, même le soleil semblait épuisé tellement il était congelé.
Dans un mois, les jours auront rallongés.
Dans un mois.
On aura le temps de profiter, de chaque marée.  

Après ce sera l’été et ses difficultés.
Les gens partout, sur les plages, tous nus à vous reluquer.
Les bancs occupés par des vieux à l’œil poissonneux.
Y a que les enfants qui donnent envie d’été, mais ça ne dure pas, toujours un pour leur apprendre à se méfier.
Et je te mets de la crème à bronzer.

Le soleil n’a même pas eu le courage de descendre jusqu’à la mer.
Il s’est noyé dans une de brume épaisse, comme une fumée, il a disparu avant l’heure, sans rien enflammer, comme s’il n’avait jamais existé.
J’ai pris par le Men Du, la brume s’est posée sur l’eau, ça commençait à vraiment piquer, pourtant c’était à peine six heures, j’ai pris à droite, il y avait de la lumière au Super U.
Alors j’y suis entré.


Mode

Noir

Aujourd’hui, la mode, c’est facile. On peut porter ce qu’on veut. Du noir ou autre chose, peu importe. Du long, plus ou moins court, du short très court au maxi ultra long, il n’y a plus de règle, au dessus, au dessous du genou, ça n’existe plus tout ça. Tout est plutôt une question de nuances maintenant, entre le serré ajusté, le près du corps, le serré moulé, le cintré, le strech, slim, fitted, tout est dans le détail, c’est très fin.


Gris

Aujourd’hui la mode, c’est n’importe quoi. Ils appellent ça vintage.
Ils vous ressortent les robes des années 60, les chaussures des 70’s, le look golden girl 80, le minimalisme d’avant 2000. Il n’y a plus de création.
Que du ressassement.
Comme si la mode des psy ne suffisait pas.

Vert

 

Aujourd’hui, la mode, c’est dépassé. Changer de vêtement chaque année, ça ne se fait plus. Si on aime un vêtement, on peut le porter deux saisons de suite, voire trois. Même s’il n’est pas noir. Même vert, si cela vous va au teint. L’important, c’est le fit : que le vêtement aille. Vous n’irez pas mettre un slim si vous avez trois kilos en trop, vous les perdrez avant ! C’est logique.

 

 


Moi, le saccageur de hardes…

 

Le cheval que je chevauche a son indépendance : enlevez-lui les sangles, le mors et tous les jougs superflus qui le contraignent, cette noble créature devient son propre couturier, et son propre tisserand et fileur ; et en outre son propre bottier, joaillier et chapelier ?…? Tandis que moi, juste Ciel ! Je suis recouvert de laine de moutons, d’écorces végétales, d’entrailles de vers, de cuirs, de peaux de phoque, de fourrures animales ; et je me présente dans le monde avec ces hardes pour me dissimuler, enseveli sous des guenilles et des loques soustraits au Charnier

 de la Nature, où ils auraient pourri, tandis qu’ils pourrissent plus lentement sur moi ! Jour après jour, je dois toujours et encore me recouvrir ; jour après jour, ce misérable camouflage perd nécessairement une couche de son épaisseur ; il faut se débarrasser de telle partie, effilochée et usée, dans l’Âtre ou à la Décharge ; et ainsi de site, par étapes, jusqu’à ce qu’il ait fallu se débarrasser de tout et que je me procure, moi, le saccageur de hardes, d’autres hardes à saccager.

Thomas Carlyle, Sartor Resartus.


In the mood for dresses


Variations sur In the mood for love de Wong Kar-wai,

En 48 passages, 22 variations sur une robe chinoise droite, cintrée, avec ourlet sous le genou, col mao montant, ouverture devant raglan asymétrique, manches coques finies sous l’arrondi de l’épaule.
Plainte d’un violoncelle.

1 : Pour visiter un nouvel appartement, un imprimé bouquets de roses anciennes sur fond de ciel turquoise.
2 : Pour déménager, un entrelacs de rayures chocolat sur soie jade pâle. Ruban de passementerie à motif fleurs bleues pour la finition des manches, du col, et de l’ouverture raglan
3 : Pour aller chercher son mari à l’aéroport, imprimé tourmenté avec ciel orageux et nuages de feu.
4 : Pour jouer au ma-jong, un imprimé à effet dynamique, spirales rouges, bleues et vertes sur fond pastel, le col et les manches sont gansé de passementerie grise.
5 : Pour le départ du mari, rayures zigzag noir verticales sur un fond dégradé. Epaules noires, dos blanc.
6 : Pour le bureau, pour appeler la femme de son patron, motif peint main paysage vert d’eau sous ciel clair à passages nuageux sombres.
« Madame, ne l’attendez pas pour dîner ce soir, votre mari rentrera tard. »
7 : Pour une soupe à la cuisine, soie à rayures verticales arc en ciel sombre, gris, vert foncé, terre de Sienne, ocre, prune, violet, indigo.
8 : Pour faire fonctionner l’autocuiseur, un taffetas changeant vert à trame fuchsia, col et manches bordées de passementerie vieux rose.
9 : Pour lire le journal, un imprimé rayures mouchetées grises sur fond de page blanche. Mules roses.
10 : Pour rapporter les romans de chevalerie qu’il lui a prêtés, robe sans manche, à motifs quadrillages blancs sur fond vert cru.

11 : Pour descendre acheter une soupe, robe n°7 arc en ciel sombre.
Escalier couleur trahison, violoncelle.
12 : Pour le même escalier, robe n°8 taffetas changeant.
13 : Pour le bureau, et le soir, robe n°7 encore, pour sonner chez lui, tomber sur elle, qui dit à son mari :
« C’était ta femme ».
14 : Pour le bureau, robe n°1, du premier jour, impression roses anciennes.
« J’aime beaucoup votre cravate »
15 : Pour descendre acheter sa soupe sous la pluie, robe n°9, moucheté gris.
« La pauvre, son mari est toujours parti. Elle est bien apprêtée pour aller chercher des nouilles »

16 : Pour rentrer chez soi, voile transparent rayé noir et blanc sur fond noir décolleté dos et devant. Sac à main façon bourse foncée en cuir rose charme.
17 : Pour un premier rendez-vous, robe n°1 du premier jour.
« Où avez-vous eu votre sac ? Où avez vous eu votre cravate ? »
18 : Pour marcher avec lui, robe n°7 à nouveau, arc en ciel sombre, sac noir.

19 : Pour dîner avec lui, robe fleurie de jonquilles soleil sur fond parme, col et manches gansés de passementerie vert pâle.
Viande rouge et moutarde.
20 : Pour un second dîner, robe n°5, motif croquet noir.
« Pourquoi m’avez vous appelée aujourd’hui ? »
21 : Pour rentrer en taxi, robe n°2, entrelacs chocolat.
« Pourquoi ne pas m’avoir appelée ? »
22 : Pour un qui pro quo épistolaire et japonais, robe n°7, arc en ciel sombre.

23 : Pour un rendez-vous à l’hôtel, voile de mousseline brodée écarlate sur fond rouge baiser.
Vaste couloir drapé de velours rouge laque.
24 : Pour apprendre qu’il est malade, robe n°4, spirales.
25 : Pour faire une soupe de sésame, robe n°7, arc en ciel sombre.
26 : Pour le rencontrer dans la rue en revenant du cinéma, robe n°8, taffetas changeant.
« Que comptez-vous faire ? »
« Recommencer à écrire des romans de chevalerie »
27 : Pour écrire seule, robe n°7, arc en ciel sombre.
28 : Pour lire avec lui, robe n°2, entrelacs.

29 : Pour passer le voir, pour avoir peur des voisins, pour attendre que se termine la partie de ma-jong, pour attendre une nuit, puis un jour, avec lui dans sa chambre, imprimé crayonné sinueux rouge sang sur fond chair pâle.
Mules plates satin fuchsia brodé roses rouges, échangées contre escarpins blessants.
30 : Pour fêter avec lui ses premiers droits d’auteur, robe n°1, bouquet de roses.
« Ne vous préoccupez pas de moi, c’est vous l’écrivain. »
31 : Pour lui téléphoner, ne pas l’avoir au téléphone, robe n°10, verte.

32 : Pour le bureau d’abord, bouquets de fleurs noires sur fond ivoire.
33 : Pour le rejoindre ensuite, chambre 2046, même robe sous un trench de taffetasvermillon.
« Je ne pensais pas que vous viendriez. »
« Nous ne serons jamais comme eux. »
34 : Pour écrire avec lui chambre 2046, robe n°6, paysage, sous veste d’homme.
35 : Pour écrire encore, robe n°10, vert cru.
36 : Pour écrire toujours, fond brouillé de fleurs, à peine entrevu.
37 : Et toujours encore, robe n°8, taffetas changeant.

38 : Pour la scène de vérité, soie façonnée quadrillée nacre, à motif guirlande de fleurs bleu de chine, placé sur l’ouverture raglan.
« C’est juste une répétition. »

39 : pour l’appeler, demi robe sans manche à fleurs vives, fuchsia, violet, bleu roi, indigo, sur feuillage vert printemps.
« Je ne viendrai pas ce soir »
40 : Pour rester chez la logeuse, robe n°19, jonquilles.
41 : Pour le bureau, robe n°32, fleurs noires.
42 : Pour apprendre son départ, écouter ses aveux et pleurer, robe entière n°39, aperçue en 36.
« Ce n’est qu’une répétition »

43 : Pour poser sa tête sur son épaule, fleurs de feu sur soie noire.
« Je ne veux pas rentrer chez moi ce soir »
44 : Pour passer seule son anniversaire, robe n°8, taffetas changeant.
45 : Pour arriver trop tard chambre 2046, robe n°10, vert cru.

46 : Pour lui rendre visite à Singapour, et s’en aller sans le voir, mousseline turquoise unie, motif guirlande de fleurs ocres, placé sur l’ouverture raglan et le bas de la robe.
Mules roses, en claquant la porte.

47 : Pour rendre visite à son ancienne logeuse, 6 ans plus tard, lys blancs et roses d’or sur soie brune, pas de manche.
48 : Pour emmener son petit garçon à l’école, soie à large motif vichy rose et blanc.
Les temps avaient changé, il ne restait rien de cette époque.


DICO

Suivez-moi jeune homme

Pans d’un ruban de chapeau de femme, qui flottent au vent

 

Saute-en-barque

Petit veston court ou petit corsage flottant, porté par les femmes et les enfants (début XIXe siècle)

Maurice Leloir, Dictionnaire du costume, Gründ 1951


En mode, chacun sait que tout est dans le regard.

Martine Buvard et Joyce Pécuchet avaient beau faire, à chaque saison le même problème se posait : elles n’avaient plus rien à se mettre. Or, compte tenu de leurs obligations, elles ne pouvaient se permettre de prendre le risque de devoir porter, par défaut, un vêtement dépassé. C'eut été tomber dans un laisser aller inimaginable, vue leur condition, et les deux femmes, qui savaient que la situation, sans être alarmante, pouvait vite devenir préoccupante, avaient décidé d’y remédier sans tarder, et avec toute l’efficacité dont elles étaient capables.
Elles opéraient à deux, depuis des années maintenant, l’avis d’une amie étant précieuse dans ce genre de mission ; elles se connaissaient si bien.
“Fie-toi à moi, disait Martine, je sais ce qui te va. Non seulement je te connais par cœur, mais en plus, j’ai un vrai regard.”
En mode, chacun sait que tout est dans le regard.
De son côté, Joyce se vantait d’avoir évité à Martine de véritables catastrophes. En fin de shopping, disait-elle, quand on a passé la journée dans les boutiques sans même prendre le temps de s’arrêter chez Ladurée, on est prêt à acheter n’importe quoi.
D’ailleurs, depuis que Ladurée avait installé un corner à St Germain, ce qui était une très bonne idée car le Faubourg, Hermès mis à part,  devenait plus quelconque, elles avaient moins à courir. Elles pouvaient faire Montaigne le matin, passer grignoter un ou deux sandwiches aux concombres, minuscules et hors de prix, mais tellement exquis (Joyce raffolait de ceux aux œufs durs), et finir par Grenelle et les Saints Pères l’après-midi. Elles ne touchaient pas aux macarons, bien sûr, trop énergétiques, mais qui restaient les meilleurs de Paris et qu’elles recommandaient toujours aux étrangers ou aux provinciaux.

Cette année, la mode était à l’orange. On en voyait dans toutes les vitrines, Martine pensait qu’elles n’allaient pas pouvoir y couper. Joyce n’était pas d’accord. Suivre la mode à la lettre, c’était dépassé maintenant. Ce qui comptait, c’était trouver son style, et l’exprimer :
“On a enfin compris que l’important est de respecter sa personnalité,  expliqua-t-elle à son amie, et non de suivre les diktats de stylistes hystériques qui, entre nous, ne créent que pour le podium.”
Elle poursuit en argumentant sur la maigreur irréaliste des mannequins qui présentaient des modèles de rêves certes, mais qui n’avaient rien à voir avec la vraie vie. Celle de vraies femmes, comme elle et Martine, actives, et bien dans leurs corps. Martine admit que le dernier défilé Gautier l’avait laissée perplexe ; les tailleurs étaient certes grandioses en marine presque noir, mais tellement destructurés qu’à force de chercher les manches, on se perdait. Quand à Galiano, génialissime, elle n’était pas sûre que tout le monde ait compris le second degré de ses fourreaux minimalistes, importables tant ils étaient étroits et décolletés. On aurait presque pu croire que John avait eu la tentation de retomber dans l’image passéiste de la femme-objet entravée dont, heureusement, on s’était libéré.
“Je suis d’accord pour le orange, ajouta-t-elle. C’est un bon exemple. Il se trouve justement que c’est une couleur qui ne me va pas. Et bien je ne vais pas m’acheter une robe orange, uniquement parce que c’est tendance. Non. Je prendrai juste des chaussures, pour la touche.”
C’était ça l’important : les accessoires. Savoir en jouer, pour multiplier les possibilités, à l’infini. Somme toute c’était assez simple. Il suffisait d’avoir de bons basics, une petite robe noire toute simple par exemple, et de les accessoiriser en fonction du message qu’on voulait faire passer.
“Et si nous commencions par revoir nos basics ?” Proposa Joyce.
L’idée était bonne. Il ne leur fallait que peu de pièces.
Un tailleur pantalon stricte en laine froide.
Un autre, confortable, en tweed anglais.
Un twin set bien sage.
Un petit col roulé et un ou deux T-shirts en laine et soie dans des coloris naturels, pour le plaisir.
Une petite jupe passe-partout, en gabardine toute simple, mais très chic, avec l’ourlet au genou pour faire plus léger.
Une autre, un peu plus longue en crêpe de soie pour un tombé parfait, d’une coupe archi-simple, qui fasse aussi bien jour que début de soirée.
Un petit manteau demi-saison, dans les noirs pas trop noirs.
Et bien entendu, le grand cache-poussière classique en cachemire.
Avec tout ça, on était déjà bien avancé. Il suffisait ensuite de trouver les quelques bonnes pièces incontournables de la saison, et on n’avait plus qu’à s’occuper des accessoires (cette année, les sacs à main avaient une taille raisonnable, mais les talons étaient moins confortables que l’an passé, il faudrait être vigilant). Martine et Joyce comprenaient qu’elles seraient bientôt tirées d’affaire et s’en réjouissaient.
De toute manière, tout le monde savait qu’une vraie femme élégante, un rien l’habillait.


Accessoires

Sandales

Il y a des fois où il va vraiment trop loin.

Je ne vois vraiment pas pourquoi ce serait à moi de dire à Josepha de lui laver ses chaussettes.
Je ne vais pas aller vérifier dans son placard tous les matins.

S’il n’en a plus de propres, qu’il fasse comme moi...

Qu’il aille nus pieds...

 

Chaussures

C’est fou comme les chaussures ça chiquise.
Lise

Chaussettes

Parfois je me demande...
Lui est-il déjà arrivé,
A lui,
Une fois,
Dans sa vie,
De plier mes chaussettes ?

 

 

 


Un sari vert avec écharpe orange

Un sari vert avec écharpe orange causant avec un rickshaw jaune.
La route de Kumarakum à Perriyar serpente à travers une forêt vert dense
Murs terre, publicités jaune et vert, jaune et bleu de Prusse.
« Kalyan Silk » écrit rouge neuf sur jaune propre, sur toute la façade d’une maison.

Un camion jaune décoré, puis un minibus flambant, vert printemps.
Bougainvilliers montés en arbres, rose tendre et sucré. Peut être des Frangipaniers.
Et aussi fuchsia.
Une Ambassador blanche. Faisant penser à un temps d’enfance, celui des 403.

Village. À l’entrée, un campanile rose, à la sortie, blanc, d’autres clochers roses vifs.
Voiture arrêtée en haut d’une côte, rickshaw jaune la doublant, et nous doublant le rickshaw.
Procession, chrétienne, les pops en noirs, ombrelles rouges à pampilles, foule bigarrée faisant cortège.
À l’arrêt de bus vert Valérie, des saris oranges, rouges foncés, roses, blancs ou gris pour les plus vieilles femmes.

Une masure en guise d’hôtel, deux Piaggio.
Le premier plein de régimes de bananes, le secondd’un frigidaire.
Des bœufs, noirs luisants, une Ambassador dorée, hésitante.
Ça grimpe, deux rickshaws et deux voitures (dont nous) se croisent en même temps.

Un village, un campanile rouge et blanc, un temple multicolore, murs d’enceinte jaune citron.
À un arrêt de bus, un veau.
Un homme avec canne et jambe bandée marchant sur le bas côté.
Marchands de fauteuils en rotin. Petites échoppes ouvertes sur rue avec un homme et sa machine à coudre.

Un camion rouge magnifique décoré multico, transportant des tôles ondulées.
Deux autres en sens inverse, jaunes, avec troncs d’arbres.
Une mère violette avec sa fille orange, toutes deux ont de longs cheveux noirs.
Une moto nous fait face, le fils devant le père conduisant, la fille entre lui et la mère tenant un petit dans les bras.

Virages, plantation d’arbres élancés à troncs rouges et feuillage léger.
À l’entrée d’une mission religieuse, une soeur, robe ciel, voile blanc, très jeune.
Des vaches blondes tenues au licou broutant la terre du bas côté.
Un « Hôtel Maria », douteux, une église crème Chantilly, « Grace Memorial Church ».

Un bus, nous le doublant,
En face une voiture noire, qui n’est pas une Ambassador, nous rétrogradant, le bus prend le devant.
Arbres à tronc rouge tailladé, ceints de sangles bleues, des rubbers trees dit le chauffeur, des milliers d’arbres.
Rouler au milieu de la route, au dernier moment, chacun reprend son côté.

Un homme rajustant son doti.deux chèvres broutant la broussaille.
Un église à toit rouge et murs jaunes sur fond de montagne boisée verte.
« St Georges » écrit graphique sur camion magnifique
Et aussi « St Thomas stores »

Deux gamins, jouant sur la route, s’enfuient à notre klaxon.
Un homme assis sur deux pneus, sa gamine, 4 ans, robe jaune citron, lui gambade autour.
Un minibus bariolé de pèlerins, un quatre-quatre, chargé de matelas multicolores empilés sur son toit
En haut de la côte, une pelleteuse, on change de vallée.

Ciel bleu limpide, femmes en sari couleurs claquantes, avec parapluies noirs.

 

 

 

La route descend vers Munnar, vers les plantations de thé.
Bougainvilliers violets, roses vifs, fleurs d’ibiscus rouge, très vermillon dégringolant des murets de pierre.
Un groupe de femmes portant de gros sacs de thé sur la tête, avec ombrelles blanches.

Des fleurs comme d’énormes fluttes de champagne blanches, renversées, tombant en buisson.
Des femmes avec fagots sur la tête, fagots de bois ou de feuilles de thé.
Des hommes débitant un arbre au milieu de la route, avec enfants et deux vieillards, assis sur le tronc
Et qui rigolent.
Une femme en sari et petit sac à main, avec trois fillettes courant devant, à flanc de montagne.
Deux hommes âgés en doti, au soleil.
Une masure vendant des bananes, des bonbons, des gâteaux, des boissons.
Deux vaches, de part et d’autre de la route, qu’on frôle en doublant un rickshaw.

Des casseurs de cailloux, des hommes goudronnant la route,
Des agitateurs de drapeaux, rouges et vert pour ouvrir le passage.
Une femme arrosant les roues de la presse, vapeur.
Atmosphère de forge, de fumée, de noir.

Une petite fille qui court, robe à carreaux avec plastron de dentelle blanche, nous faisant un signe de la main.
Madupetty dam, des flamboyants oranges, roses, sur le bleu du lac et le vert cru des plantations de thé.
Des cahutes avec vendeurs de soupes, d’épis de maïs cuits sur des réchauds au feu de bois.
Sur un parapet, un homme avec bottes de carottes fraîches, orange pimpant. Noix de coco, bananes.

Une femme montant la côte avec à la main le poisson qu’elle vient de pêcher, une carpe, un bon kilo.
Arrondi des collines, couvertes des plantations de thé,
Epaules rebondies, habillées d’un épais matelassage vert tendre, vert changeant, surpiqué de rainures brunes.
En face, pleine côte, un camion doublé par une Ambassador, doublée par un rickshaw, doublé par une mobylette.

Les camions portent un nom, « Celandiaman », « Jesus », et « Grace », « Emmanuel ».
Sur une moto, l’homme en cagoule, la femme en bonnet de ski avec un anorak.
Un tracteur chargé de souches de bois, de bûches, un autre jaune, avec remorque pleine de sacs de thé,
Deux hommes accrochés.

Des écoles, « Carmela Girls Private School », « St George Hight Private School », juchées sur une colline.
« Fatima Matta Grace High Secondary School ».
Une fillette avec son petit frère portant un chapeau de paille, elle lui prend la main.
Deux femmes assises, sur le bas côté, triant des lentilles, ou des haricots, dans des seaux.

Un Piaggio jaune vif chargé de cartons contenant des ordinateurs.
Des enfants jouant sur des rondins de bois, des femmes dans la cour d’une maison, discutant.
Quatre hommes autour d’un rickshaw en panne, démontant le moteur.
Rangée sur le bas côté, une paire de chaussures.

Un rickshaw dans lequel ils sont six à l’arrière, deux à l’avant.
Un vieil homme tenant les pans de son doti, comme deux ailes de chaque côté de ses jambes maigres.
Un enfant seul, à califourchon sur une borne, nous montons toujours.
A perte de vue, plantations de thé, il va être 16 heures.

La lumière se répand,
Embrase les collines, enflamme le vert des arbres,
Vire au cuivre
Et à l’extraordinaire.